Haïti : Opération Bagdad
Moise Mougnan
L’ignoble assassinat du journaliste et poète Jacques Roche le 14 juillet, vient nous rappeler une fois de plus le climat d’insécurité qui règne en Haïti Malgré le départ forcé du président démocratiquement élu Jean Bertrand Aristide, la situation va de mal en pire. La présence des forces de la MINUSTAH (Mission de stabilisation des Nations Unies en Haïti ou Casque Bleu) censée sécuriser le pays, s’est avérée plutôt pour le moment inefficace Les assassinats sont quotidiens. Les escadrons de la mort, ne donnent pas de répit aux croque-morts Le grand banditisme et la petite délinquance font cause commune, avec surtout le renfort des condamnés américains ou canadiens d’origine haïtienne, dont les prisons de leur pays d’accueil n’en veulent plus . Les morgues et les cimetières ne manquent pas de locataires . S’ajoute les catastrophes naturelles, et surtout les calamités humaines dont les hommes politiques haïtiens ont la primeur. La police quotidiennement attaquée par des hommes puissamment armés ,dont certains sont des sbires et des cerbères des hommes politiques selon Juan Gabriel Valdés ,est de plus en plus impuissante Le gouvernement du Premier ministre Latortue, ne sait plus à quel dieu faire encore appel, pour faire face aux dieux de la guerre .Chefs de gang désœuvrés, mercenaires de tout acabit à la solde du plus offrant, anciens militaires reconvertis en miliciens, toute cette malsaine écurie règne en toute impunité dans la belle île, sans compter les barons et les trafiquants de la drogue pour qui Haïti est devenu la destination idéale de transit L’ancienne armée d’Haïti, abolit par Aristide qui cherche à retrouver ses galons et ….ses privilèges ne reculent devant rien de son coté pour se faire entendre, compliquant encore davantage la donne. Ce qui se passe en Haïti, ne peut-être le fruit du hasard.
Rackets en tout genre, tueries ciblées, meurtres commandités, harcèlements et intimidations, mais surtout kidnapping contre rançon pour les plus chanceux, comme ce fut le cas de la québécoise Véronique H et de Rachelle Suzan, la fille du célèbre pasteur très aimé en Haïti Antonio Suzan. Cette dernière a été séquestrée et torturée pendant huit jours. La famille qui était aussi menacée, était obligée en plus de payer à deux reprises la rançon avant qu’elle ne soit rendue. Des ressortissants étrangers, mais aussi des haïtiens deviennent des proies faciles à la merci des prédateurs, qui ne reculent devant rien pour accomplir leur sale besogne. La macabre liste est longue. Haïti semble recréer, mais de manière infinitésimale la même pagaille criminelle qui alimente désormais les bords du Tigre et de l’Euphrate Tout cela porte un triste nom : C’est `` l’opération Bagdad ``baptisée ainsi par certains ravisseurs, (qui se font appelés commandants), en référence à la ville martyre irakienne devenue le symbole vivant de l’anarchie et de l’avachie. Tout comme en Irak., la coalition partie pour libérer Haïti des lavalasiens et des miliciens de l’ancien régime, sont considérés aujourd’hui par une partie de la population, comme une autre milice à part entière parmi tant d’autres. Leur présence au lieu d’être rassurante, est de plus en plus critiquée, vu les bévues qui entraînent souvent mort d’hommes .Les dommages collatéraux en Haïti ,n’ont aucun intérêt pour les médias .Bienvenue en Haïti, diront certains plaisantins pour souligner leurs déboires, et leur incapacité d’assurer la sécurité. Le groupe des 184, et les conglomérats armés, qui ont obtenu avec la complicité tacite de la France et des États-unis le départ de l’ancien président, brille aujourd’hui par leur silence. Aucune alternative n’était préparée, pour faire face à un vide occasionné par la sortie manu militari de celui que ses partisans appellent affectueusement Titid. Tous étaient conscient du chaos qui allait régner, mais la tête de Aristide valait pour eux plus que l’anarchie qui allait s’installer Si Aristide était le problème, eux n’étaient hélas pas la solution Jamais un pays ne s’est retrouvé dans un état de délabrement et d’impasse totale (en dehors de la somalie et de l’Irak) ou l’État n’est que virtuel ou n’existe qu’à travers la volonté d’autres états ou des institutions internationales, que Haïti. Pourtant ce pays aujourd’hui au destin rendu burlesque à une histoire, l’une des plus riches et des plus belles. Petit pays de 27 750 km2 Haïti a été plus que grand dans l’histoire. En effet n’a-t-il pas donné asile à Simon Bolivar et à Miranda. Mieux, c’est d’Haïti que sont partis les forces conduites par le même Bolivar pour libérer l’Amérique latine sous le joug du colonialisme espagnol. Le pays de Toussaint Louverture a fourni hommes et matériels, et a financé l’expédition libératrice qui a donné l’indépendance au Venezuela, à la Colombie, à l’Équateur, au Pérou et à la Bolivie nommée ainsi en mémoire de Bolivar . Ces pays aujourd’hui libres, ont vite fait d’oublier l’apport combien indéniable d’Haïti à leur affranchissement. Leurs manuels scolaires, sont restés mutiques sur la part d’Haïti dans leur histoire. Cela n’est pas étonnant, quand on sait que ces pays blanchis par la force du pouvoir, ont infériorisé l’histoire de leurs premières nations. La grandeur d’Haïti, ne s’arrête pas là. Haïti a donné pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, un pays à des hommes rendus esclaves par d’autres hommes. Ce que Spartacus le romain, n’a pas pu réalisé après deux ans de révolte (en 73-71) parce que écrasé par Licinius Crassus, Jean Jacques Dessalines l’africain, l’a réaliser en 1804 (le 1er janvier) faisant d’Haïti la république dignement libre, la première de toutes les républiques noires, la première colonie française a avoir arracher son indépendance ,et la deuxième république indépendante d’Amérique après les États-unis (4 juillet 1776) C’est dire combien Haïti est un petit pays qui a été grand . La perle des Antilles ( appelée ainsi à cause de ses beautés et de son charme unique ), qui fut la plus riche colonie française, et qui a fait perdre à Napoléon sa puissante armée, a perdu de son éclat et de son aura.. Haïti est-il aujourd’hui un pays envoûté (qui a peut être besoin d’être désenvoûté), à tel point qu’aucun gouvernement n’arrive a gouverné. Ou y -a t-il quelque part un sournois complot extérieur, qui ne dit pas son nom ,pour le maintenir ainsi dans un incessant état de déconfiture continue Une question s’impose . As t-on vraiment besoin aussi de chasser le président Jean Bertrand Aristide, qui n’a pas fini son mandat, pour se retrouver dans une pareille situation ou l’état déjà sous perfusion ,cherche à tout prix à exister mais sous quel prix .Ce pays qui était jadis la fierté de tout un peuple,mais aussi de toute une race, est-il entrain de se `` somaliser ``et de donner raison à ses éternels ennemis ,qui n’ont jamais oublié sa bravoure unique dans l’histoire. Même la faune et la flore jadis abondante sont de la partie. La déforestation est entrain de rendre lunaire le paysage haïtien. Les paysans, sont désormais seuls face à leurs pitoyables destins. L’exode rurale tue l’arrière pays à petit feu .S’ajoute le syndrome de la ``diasporose `` qui est responsable de la fuite des cerveaux, et surtout des jeunes pour qui le salut réside désormais dans l’expatriation. Une véritable catastrophe pour le pays .La première République noire est-elle entrain de devenir la dernière des républiques ? .L’Occident dont Haïti fait pourtant partie, a tourné dos à cette`` négritude qui s’est mit debout `` pour paraphraser le poète Aimé Césaire, depuis fort longtemps. Les Caraïbes ,en dehors de Cuba ,considèrent Haïti comme leur paria .L’Afrique, elle doit désormais s’intéressée à Haïti ,qui est son prolongement par l’histoire et par le sang en Amérique L’existence même du pays et de l’État sont ironiquement remis en cause. ``Haïti n’existe pas `` tel est le savant titre à polémique du livre du journaliste français Christophe Wargny .Sa. Collègue canadienne Carole Beaulieu, enfonce le couperet en proposant d’une manière paternaliste à son pays d’absorber la belle Île. Dans son éditorial du.15 février derniers, elle titrait `Et si le Canada annexait Haïti ?``.Francis Kpatindé de JA l’Intelligent, ne passe pas par quatre chemins pour traiter Haïti de ``Pays Zombi ``Cela veut dire tout dans la mythologie Vaudou présent dans l’imaginaire collectif. L’anthropologue belge André Marcel D’ANS (encore un autre) va encore plus loin << La société haïtienne n’a pas été capable d’exorciser l’esclavage. Elle l’a reproduit à l’intérieur d’elle-même, devenant une espèce d’autocolonie. >>
En tout cas pour la plupart des occidentaux, dont la pensée reste encore malheureusement colorée, Haïti est devenu le thermomètre et le baromètre de la comparaison de l’échec des états noirs. C’est une insulte non seulement à l’histoire, mais à un peuple qui a su vaillamment et héroïquement édifié un pays, bâti une nation et fait une langue .Remettre Haïti sur les rails est définitivement une question d’honneur pour tous les haïtiens Cela est non seulement possible mais faisable, pour un peuple qui a réalisé dans le passé des œuvres prométhéennes et épiméthéennes . La balle est dans le camp de la classe politique haïtienne, mais surtout des intellectuels dont ce pays n’en manque pas. Ils doivent tous réfléchir sérieusement sur le devenir de leur pays. La dynamique diaspora haïtienne ,doit être aussi interpellée par les cris de détresse de la mère patrie, qui navigue à vau l’eau En tout cas l’échec de la commémoration du bicentenaire, est une belle revanche des descendants de Rochambeau et de Leclerc Les troupes étrangères ,que ce petit pays a réussi a bouté dehors avec un courage inégalé, sont revenues aujourd’hui sous d’autres drapeaux, se parader sur la terre de Catherine Flond Il est sur que Jean Toussaint Dominique,que le général et commissaire français Etienne Polverel surnomme `` L’Ouverture ``à cause de son génie militaire et de son charisme ( parce qu’il ouvre la liberté à son peuple ) ,ne soit fier du pays qu’il a voulu réaliser. Jean Jacques Dessalines, le fondateur de l’état haïtien (qu’il a nommé Haïti ou ``terre des hautes montagnes `` dans la langue des amérindiens, en mémoire des premières nations) pourra t-il se reconnaître dans ce pays qu’il a fait accéder à l’indépendance. L’histoire d’Haïti une fois de plus se rejoue à bien des égards comme une sorte de tragédie, qui rappelle l’œuvre monumentale ( La Tragédie du roi Christophe ) merveilleusement écrite par le grand poète Aimé Césaire.
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